Œdipe du côté de chez Swann : PROUST et sa madeleine

imagesCAIS9RNX    Le fameux texte de la madeleine aurait été retouché pas moins de dix-sept fois. Au départ il mettait en scène la gouvernante et non la mère de PROUST. Cette cérémonie du thé était quotidienne alors qu’elle revêtira, dans la version finale, un caractère exceptionnel. Autre modification d’importance : à l’esquisse 14, la madeleine fait son apparition et remplacera désormais la triste biscotte qu’avait d’abord mise en scène PROUST.

Triste, en effet, car si elle croustille, ses mérites s’arrêtent là. La madeleine, elle, a des vertus plus métaphoriques… Par sa forme d’abord, elle empreinte au « cercle » toutes ses symboliques. Le rond évoque tout d’abord la maternité, un intra-utérin protecteur, et c’est donc doublement, et très naturellement, qu’elle renvoie PROUST à ses souvenirs d’enfance.

BACHELARD voit dans le « cercle » un « refuge circulaire qui serait l’image du refuge naturel, le ventre féminin ». Le cercle est un doublet du « fruit, de l’œuf […] qui déplace l’accent symbolique sur les voluptés secrètes de l’intimité » (Gaston BACHELARD cité par Gilbert DURAND in Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, p.283-4)

Mais ces rondeurs sont aussi celles de la féminité et c’est ainsi que l’on passe insensiblement, d’un point de vue de l’imaginaire symbolique, du sein maternel au sein objet de fantasme libidinal.

Je vous invite à prêter attention à la description que PROUST fait de ces  « petits gâteaux courts et dodus », comme s’il parlait d’un corps de femme. Effet sans doute amplifié par le nom même du gâteau : « Petites Madeleines », qu’il transcrit dans son texte avec des majuscules, comme un prénom féminin.

Il y a donc dans la madeleine une interface symbolique particulièrement riche et susceptible de rendre compte à merveille de l’ambigüité  des sentiments qu’éprouvait Marcel PROUST pour sa mère. Un télescopage évident entre la figure proprement maternelle et une figure féminine largement plus connotée et chargée de libido se fait clairement jour dans ce texte.

Mais c’est aussi la constellation des signes qui révèle l’œdipe proustien. Il apparaît en effet dans toute sa force à travers l’accumulation, dense dans ce court passage, d’éléments à double lecture qui semblent se répondre et se renforcer les uns les autres.

En remplaçant dans la version finale du texte Françoise, la gouvernante, par la mère elle-même, PROUST n’introduit-il pas comme une redondance de ce motif féminin/maternel ?

Nous assistons alors au déplacement des propriétés ambivalentes propres à la madeleine vers la mère. Désormais tout se passe comme si les qualités de l’une se reflétaient par un jeu de miroir dans l’autre. Et ce, dans les deux sens : la mère qui offre la madeleine lui confère  douceur et réconfort, tandis que les courbes du petit gâteau dévoilent la référence cachée à une autre féminité secrètement désirée, celle de la mère œdipienne.

C’est donc à travers un procédé littéraire habile (conscient ou inconscient ?), où PROUST utilise des effets gigognes pour emboîter les symboles, que se révèle l’ambivalence de ses sentiments et d’un œdipe non soldé.

Jacques LACAN eut sans nul doute aimé les rêveries proustiennes autour de la friandise offerte par madame-mère. Il n’eut surtout pas manqué d’en analyser la délicieuse prose ! Car, où Marcel avait-il la tête lorsqu’il écrivit ces lignes : « Petites Madeleines qui semblent avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint Jacques » ? Et de poursuivre, deux pages plus loin, son périlleux babil : « petit coquillage de pâtisserie si grassement sensuel ».

Hors la référence trop tentante au lapsus lacanien (évité ici de justesse!), il faut encore souligner que l’analyse des archétypes dévoile que la symbolique du coquillage coïncide avec l’idée d’« un refuge, d’une cachette » et Gilbert DURAND souligne que « l’iconographie si tenace de la naissance de Vénus fait toujours du coquillage un utérus marin » (op.cit. p.289).

Comment lire autrement cette homophonie à peine voilée entre « valve » et « vulve » qui fait du gâteau à la fois la matrice et le fruit de la matrice, comme si PROUST et sa mère ne faisaient encore qu’un comme au temps bien heureux de l’intra-utérin, cet Eden à jamais perdu.

Mais c’est ici aussi la liaison freudienne entre ventre digestif et ventre sexuel qui apparaît en filigrane.

Soulignons tout d’abord la disproportion flagrante entre la nature réelle de l’expérience faite par PROUST et le retentissement considérable qu’elle a en lui : « je portais à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de la cause […]. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature ? D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? »

Nous sentons bien que PROUST lui-même a le pressentiment de la nature cachée de l’enjeu qui se joue ici. Certes, il parle de l’expérience du souvenir impromptu… mais ne parle-t-il vraiment que de cela ?

La gourmandise est pour FREUD liée à la sexualité, le buccal étant l’emblème régressé du sexuel.

Depuis Eve nous n’ignorons plus le lien entre ventre digestif et ventre sexuel tant nous savons qu’il faut lire le péché d’Eve non comme un simple péché de  gourmandise, mais bien comme une tentative de corruption d’Adam.

Ainsi, dans la dégustation que PROUST fait de sa madeleine trempée dans le thé (vous aurez noté la sensualité de l’image), il nous faut lire encore un double motif.

Si l’on rappelle l’aspect régressif de l’avalage on remarquera que PROUST a pris soin de faire « s’amollir » la madeleine dans le thé comme s’il la destinait à un bébé. C’est que, grâce à cette précaution, il évite le sadisme dentaire de la manducation adulte et se replace au « stade buccal » du tout petit enfant. De là ce sentiment de bien-être qui l’inonde tout à coup : « un plaisir délicieux m’avait envahi… il m’avait rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire ». Il a réintégré, pour un instant, l’innocence et l’insouciance de l’enfance.

Mais en même temps cette référence au buccal et à l’avalage dit aussi la satisfaction de la libido et de ses pulsions inconscientes ou du moins refoulées.

Tout se passe comme si PROUST donnait satisfaction à ses pulsions incestueuses par un moyen détourné, en apparence inoffensif et suffisamment acceptable pour passer la censure du Surmoi.

On peut en effet y reconnaître le « processus de déplacement» dont parle FREUD et qui permet de dire à travers des objets symboliques ou analogiques ce que la censure interdit d’exprimer, selon un procédé similaire à celui du rêve.

La société, le Surmoi et la mère elle-même, tout condamne cette pulsion. La madeleine est donc, dans sa féminité toute symbolique, un « objet de déplacement » dans lequel PROUST peut réinvestir ses désirs illicites et incestueux sans risque de dévoilement et donc de censure.

Et c’est bien dans ce processus, que mettent en lumière les schémas psychanalytiques, qu’il faut chercher la clef du plaisir si dense de l’expérience de « la madeleine proustienne ».

Le recours à cette sorte d’anamnèse, au plaisir du souvenir impromptu, ne donne donc  qu’une partie de l’explication de ce passage et peut même être considéré comme un masque posé sur une vérité qui gît dans des strates beaucoup plus profondes de l’Inconscient proustien : «  D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature ? D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? »

EN CONCLUSION :

Si l’écart entre l’imaginaire et le réel est un sujet de déception permanant chez PROUST, la mise en évidence d’un complexe d’œdipe ne nous invite-t-elle pas à réinterpréter cette dimension de son œuvre ?

Obligé à renoncer très tôt dans l’enfance au premier désir, à la première idéalisation, au premier objet fantasmé : la mère… son incapacité à y parvenir tout-à-fait induirait un état de déception permanent comme une constante du Moi proustien.

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Une réflexion sur “Œdipe du côté de chez Swann : PROUST et sa madeleine

  1. Un regard nouveau, peu familier en tout cas, sur cet élément introductif de l’oeuvre proustienne. Bravo pour cette analyse et ses apports.

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