« Le Rêve de l’escalier » de Dino BUZZATI, un rêve freudien

 Dino BUZZATI à la lumière de la psychanalyse

Image Pour une lecture psychanalytique du Rêve de l’escalier

Auteur italien (1906-1972), Dino BUZZATI est connu pour Le Désert des Tartares.

Sujet depuis l’enfance à de très nombreux rêves et cauchemars, il a souvent puisé dans ce réservoir pour écrire ses nouvelles.

Dans une interview retransmise sur France Culture en 1972, alors qu’il était interrogé sur son rapport aux théories d’interprétation des rêves freudiennes il répondait: « FREUD a eu une intuition extrêmement géniale quand (au début des Cinq leçons de psychanalyse) cet homme qui se trouve devant cette forteresse hermétiquement fermée, sans fenêtre, qui représente le rêve parvient à entrer à l’intérieur… Mais, ensuite, quand il pénètre dans le rêve il se met vraiment à perdre les pédales ; car si quelqu’un se met à rêver à cette corbeille voici que ça devient la vulve, si un autre rêve à ceci voilà que ça devient le sexe de l’homme, si moi je rêve au verre c’est encore la vulve. Alors ça devient de la folie… Moi, je ne m’y entends pas en psychanalyse mais quand FREUD dit que le rêve est constitué le plus souvent d’images sexuelles, je ne suis pas d’accord. Avec mon immense expérience en matière de rêves, je n’y crois pas. Mais peut-être suis-je moi-même peu porté sur le sexe. »

***

C’est à cette expérience personnelle du rêve qu’il fait référence dès la première phrase de la nouvelle, Le Rêve de l’escalier : « Je crois que je suis très habile à la production des rêves… les esprits de la nuit me préfèrent à tant de mes collègues… »

Et, de fait, l’entreprise qu’il se propose d’accomplir ici est un peu comme une psychanalyse à rebours puisqu’il s’agit moins d’expliquer a posteriori le rêve que  de mettre à nu les rouages de sa formation.

En associant le thème de l’escalier à celui du cauchemar, alors que la symbolique traditionnelle non freudienne le traduirait par un désir d’élévation et de spiritualité à l’instar du symbole de l’échelle chamanique, Dino BUZZATI ne retient volontairement que la surdétermination descendante de l’escalier, en faisant ainsi une sorte de double du labyrinthe. Ainsi donc, le « rêve de l’escalier » peut-il être compris, dès les deux premiers paragraphes, comme une invite faite au lecteur à descendre dans les profondeurs ténébreuses de l’Inconscient humain.

-I-

Moi freudien et personnage

 

Notons tout d’abord que BUZZATI utilise d’entrée de jeu ce procédé littéraire particulier qui permet à l’auteur d’intervenir directement dans l’espace du récit fictionnel faisant de lui un personnage à part entière de la nouvelle. C’est qu’ici l’auteur/personnage a un rôle métaphorique à jouer.

Dino BUZZATI, dans sa toute puissance créatrice, endosse le rôle de l’Inconscient freudien qui écartèle le personnage en le tentant d’abord  avant de le censurer de la plus belle façon, illustrant ainsi le combat intérieur entre les pulsions du Ça et la censure du Surmoi au sein d’un même individu.

Le personnage de monsieur Minervini apparait alors comme une représentation du Moi écartelé entre deux exigences également tyranniques et fratricides.

Les trois parties du texte : sortie du lit, descente et tentative de remontée, disent bien, dans leur enchaînement, cette tension profonde du psychisme du personnage aux prises avec son Inconscient.

-II-

Pulsions sexuelles

 

L’appel mystérieux, qui va tirer monsieur Minervini du lit, est l’expression d’un rêve éminemment sexuel. Et ce caractère érotique va aller crescendo dans la nouvelle.

La voix appelle d’abord « avec un soupir », puis devient « une voix féminine indubitable »… « jeune, malicieuse et pleine de promesses ». Bientôt elle sera « un murmure provocant et charnel » passant ainsi de l’érotisme à une évocation sexuelle plus affirmée et plus agressive.

L’acte sexuel lui-même est représenté dans ce rêve sous sa forme la plus freudienne. Le caractère rythmique, évoqué ici par plusieurs éléments textuels à fonction de ‘’transfert’’, suggère de façon non équivoque le coït : « Je donne de petits coups à la rampe de fer », « Je simule un trottinement frénétique », poursuit l’auteur-personnage.

De même, notons l’emploi d’un vocabulaire sexuel encore plus net : « simuler » et « frénétique » qui tous deux peuvent évoquer les ébats amoureux.

Quant à l’évocation du « claquement pétulant de talons aiguilles », elle insiste sur le caractère rythmique des bruits de pas surdéterminé par l’emploi du stéréotype érotisant que représente les talons aiguilles.

Or, le caractère érotique de ce rêve en fait bien la manifestation d’une pulsion émanant du Ça de monsieur Minervini.

Cette  toute puissance pulsionnelle est soulignée dans le texte par la présence d’indices d’organisation placés en début de paragraphes (connexions grammaticales : « alors », « maintenant », « cependant », « quand ») qui suggèrent que le personnage s’enfonce progressivement dans les profondeurs d’une sorte de labyrinthe, d’un piège qui se referme méthodiquement sur lui.

Il n’est donc jusqu’à l’analyse stylistique du texte qui ne dise combien monsieur Minervini est le jouet de ses pulsions refoulées.

III-

Pulsions sexuelles refoulées

 

Au début du texte Dino BUZZATI nous a proposé un portrait en apparence anodin de son personnage principal.

Proche de la cinquantaine (âge de raison…), horloger (rigueur et minutie), allant se coucher « peu avant minuit, après avoir regardé la télé » (routinier ou du moins paisible), monsieur Minervini « se couche à côté de sa femme et bien vite […] s’endort » (vie rangée et bien organisée).

Or, tous les éléments de ce portrait vont servir finalement de caisse de résonnance à la voix féminine qui susurre dans les ténèbres de l’immeuble.

C’est comme si, par l’entremise du rêve, le Ça freudien de monsieur Minervini faisait remonter un désir refoulé d’adultère dans son Moi jusque-là – en apparence – paisible.

Ne peut-on mettre en parallèle de façon signifiante, comme autant de symboles discrets, les chaussons, que Minervini enfile en sortant du lit conjugal et qui évoquent sa vie rangée, avec les talons aiguilles qui le font quitter sa chambre ? Ces « talons aiguilles » étant finalement une ‘’condensation’’ au sens freudien du terme des fantasmes sexuels masculins (accessoire emblématique de la prostituée)…

-IV-

Surmoi et interdit

 

Mais la manifestation des pulsions refoulées du personnage ne va pas, bien sûr, sans générer une lutte entre son Moi social et son Ça pulsionnel qui se manifeste d’abord à travers la thématique d’un « dedans » et d’un « dehors », relayée par la symbolique de la porte et du verrou.

« Alors je [l’auteur] l’appelle… Il ne voit rien mais il entend, de l’autre côté de la porte, son nom répété ». Cette première porte bien réelle sépare, à l’intérieure de son appartement, sa chambre de l’antichambre comme elle semble séparer, symboliquement, son  Conscient de son Préconscient.

Le texte fait allusion à une seconde qui, elle, sépare l’appartement du dehors, soit le Conscient des tréfonds inconnus et dangereux du Ça ; et BUZZATI d’écrire que l’horloger « fait coulisser le lourd verrou de la porte blindée».

Le voici sur le palier comme dans un univers où il ne se reconnaît pas et qu’il explore d’abord avec méfiance : il « entrouvre un battant », « jette un coup d’œil ». « Il se penche », regarde par l’embrasure d’un autre appartement dont il ne connaît pas l’intérieur et où il ne voit rien ; métaphore évidente de son propre Inconscient.

Le palier sur lequel il se trouve joue donc pleinement, dans cette nouvelle, son rôle de lieu transitoire entre : un dedans et un dehors, un haut et un bas, un connu et un inconnu, conscient et Inconscient, Surmoi social et Ça pulsionnel…

-V-

Descente et chute morale

A partir du moment où il déverrouille la porte blindée commence véritablement la descente de l’escalier qui va symboliser à la fois la pulsion libidinale refoulée et la chute morale du personnage.

BUZZATI prend soin de poser les bases d’un sentiment possible de culpabilité.

Minervini enlève, en effet, ses chaussons « pour ne pas faire de bruit »,  comme conscient de s’adonner à une transgression.

Apparaît alors tout un vocabulaire de la chute : les « Descendre », « descendu » se multiplient dans le texte. La « main gauche », main dévolue aux tâches impures est évoquée par deux fois. Ajoutons : « dissolvant », « disparition », « néant », « vide », « crevasses », « précipice ».

Notons que le « Silence absolu » et les ténèbres accompagnent la descente du personnage dans cette sorte d’Enfer. Personnage qui perd peu à peu pieds, comme le stipule clairement le texte : « sans garde-fou », « fixée à rien » montrent bien, en effet, la perte des repères moraux qui formaient l’assise de la conscience de monsieur Minervini.

Mais en renonçant à la morale, monsieur Minervini retourne aussi insensiblement à l’animalité.

On sait que la nudité est symbolisée dans les rêves pour FREUD par le vêtement qui suggère la forme du corps.

Mais en réalité, l’interprétation est beaucoup plus intéressante si on veut voir dans le « pantalon », qu’enfile l’horloger en sortant du lit, la manifestation de son Moi civilisé, de son allégeance aux conventions sociales, qu’il abdiquera en commençant la descente de l’escalier « pieds nus ». Pieds nus, détail qui évoque le retour à l’animalité des pulsions vitales du Ça !

Enfin, la désagrégation de l’escalier l’oblige à une régression plus grande encore : « il se met à quatre pattes, pour avoir quatre points d’appui au lieu de deux ».

Dans cette position d’humiliation, il a renoncé à rien moins qu’à son humanité.

-VI-

La (re)montée impossible

 

Peut-être peut-on interpréter la lente dislocation de l’escalier comme le triomphe du discours moral.

L’horloger ne rêve plus, en effet, que de rejoindre sa femme légitime dans le lit conjugal: « la seule chose à faire est remonter », se dit-il à lui-même.

Désormais, « le palier là-haut, avec sa belle balustrade solide, lui apparaît comme un amarrage fabuleux. Pourquoi fabuleux ? Il n’y a plus que neuf degrés à franchir ». C’est que ce lieu que nous avons pu qualifier tout à l’heure de transitoire, pour transgressif qu’il ait été,  est bien devenu à ce niveau du récit un doublet de l’Eden perdu.

Notons que le mot « marches » et remplacé par ceux de « degrés » et « d’échelons » qui évoquent les stades de l’épreuve initiatique qui conduit de l’animalité première à l’humanité triomphante.

Echelons qui, ici, disparaissent rendant impossible le retour à l’état initial d’une conscience pacifiée et paisible.

Les possibles d’une lecture psychanalytique rejoignent merveilleusement, à ce point du texte, ceux d’une lecture biblique de la chute et du péché.

 

-VII-

Symboles sexuels désormais dégradés

Dans cette fin de texte, nous assistons au retour en force des symboles sexuels mais, cette fois, largement dégradés.

Si FREUD voit dans les coffrets, les boîtes en tous genres, les armoires… l’évocation du transfert du sexe féminin vers tous les contenants possibles, on peut en faire de même avec la « cage » (de l’escalier, mais le mot n’est pas écrit), la « pyramide aztèque » (qui nous rappellera le symbole des féministes des années 70), les « crevasses » et autres « entonnoir[s] ».

Vocabulaire qui se multiplie, soulignons-le, au moment le plus tragique du rêve, faisant désormais de l’objet désiré et convoité (le sexe féminin), un repoussoir mortifère et annihilant.

Mais, comme le sexe féminin a ses représentations de transfert, l’organe masculin trouve, lui, sa symbolique dans les formes oblongues.

Or, en se déformant, les marches de l’escalier se transforment peu à peu.

Lorsqu’il n’en reste plus qu’une, elle est devenue un simple « barreau » dans lequel il est aisé de reconnaître un symbole phallique incontestable.

Mais cette représentation phallique ‘’de transfert’’ est, elle aussi, dégradée : « le barreau s’affaisse… lentement, comme s’il était devenu de  caoutchouc… [monsieur Minervini] serre les genoux sur le tronçon flasque ».

« A califourchon » sur son barreau comme sur une monture qui ne veut plus obéir, « il ne pourra plus jamais bouger, plus jamais »… « il appelle au secours » mais « aucun son ne sort de sa gorge ». Son cri lui-même est devenu stérile.

« Il sait que tout est inutile ».

-VIII-

L’escalier, représentation freudienne de l’acte sexuel

 

Or, il est temps de préciser que l’escalier est, chez FREUD, une puissante représentation de l’acte sexuel.

Nous pouvons lire dans l’Introduction à la psychanalyse : « Nous connaissons déjà l’échelle comme faisant partie du symbolisme sexuel des rêves ; la langue allemande nous vient ici en aide en nous montrant que le mot monter est employé dans un sens essentiellement sexuel. On dit en allemand : monter après les femmes … le fait que chez beaucoup d’animaux l’accouplement s’accomplit le mâle étant à califourchon sur la femelle, n’est sans doute pas étranger à ce rapprochement. » p.149.

Pour FREUD la montée des marches symbolise aussi la montée de l’excitation de l’acte sexuel.

Or, précisément, monsieur Minevini ne parvient plus à « monter ». Aussi pouvons-nous commencer à reconnaître la nature exacte de la frustration qui s’exprime à travers le rêve étrange de l’escalier : la peur de cette forme de castration qu’est l’impuissance.

Son impuissance s’exprimant à la fois dans son incapacité à saisir la femme qui l’appelle, en cela qu’elle n’est qu’une production fantasmatique, mais aussi dans l’impossibilité à remonter jusqu’à la « chambre », symbole chez FREUD du corps féminin. Ici, plus encore, le corps féminin – autorisé – de l’épouse légitime, est lui aussi inaccessible à monsieur Minervini.

En conclusion

 

Ce texte laisse au lecteur la liberté de son interprétation :

Fable morale mettant en scène interdit et punition, culpabilité et rédemption. L’incapacité à remonter étant alors à comprendre comme la conséquence de la chute-péché dans le cadre d’une analyse classique très judéo-chrétienne.

A moins qu’on lui préfère une interprétation psychanalytique mettant en action les trois strates du psychisme : Ça, Moi, Surmoi du deuxième topique de FREUD. L’incapacité à remonter n’étant alors que la manifestation de la frustration de la libido du personnage, associée à une crainte d’impuissance donc, de castration.

Pour ma part, il m’est avis qu’il n’est pas interdit d’exploiter conjointement ces deux lectures critiques comme deux réalités concomitantes du Rêve de l’escalier.

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2 réflexions sur “« Le Rêve de l’escalier » de Dino BUZZATI, un rêve freudien

  1. Je fait très fréquemment des cauchemars où je suis amené à grimper un escalier celui de mon école d’enfance ou encore des structures de jeux qui s’élève comme ceux des enfant à escalader. Tous se terminent par cette incapacité à gravir le dernier palier ou niveau, tétanisé par cette peur du vide qui m’empêche d’achever cette ascension. Mon amie m’a dit que ceux-ci lui faisaient penser au rêve de Buzatti que je me suis donc empressé de lire et de mettre en parallèle avec le mien. Connaissant les concepts psychanalytiques pour les avoirs étudiés, il m’est malgré tout difficile d’y trouver un sens tant les interprétations peuvent varier. Me conseillerez vous de consulter quelqu’un qui saurait déchiffrer l’angoisse qui réside en ces rêves ?

    • Je crois que nous rencontrons bien ici la limite des théories freudiennes qu’on aurait tort de vouloir appliquer à tout même si, pour Buzzati, ça marchait plutôt bien. La vie est un vaste défi, surtout aux yeux d’un petit enfant! Certains y verront des occasions d’aventure, d’autres des occasions d’inquiétude. A chacun son caractère! Je crois que votre rêve est clair et qu’il traduit bien les angoisses que beaucoup d’entre nous peuvent légitimement éprouver face à cette vaste étendue sauvage qu’on appelle la vie. Que notre Inconscient garde la trace de nos terreurs d’enfance, ce n’est pas si surprenant. Que nos terreurs d’enfance habitent encore nos vies d’adultes, n’est-ce pas souvent le cas finalement? Il nous faut peut-être apprendre à lâcher-prise, à être plus indulgents avec nous-mêmes et à chérir le petit enfant qui, parfois, tout au fond de nous continue de douter et d’avoir peur.
      Bien à vous.

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