L’ETRANGER d’Albert CAMUS: l’énigme Meursault

imagesCAT1JHME      L’ETRANGER. Jamais roman n’a été aussi bien nommé tant ce qui nous interpelle d’abord est son caractère énigmatique. 

Si l’incipit (ouverture romanesque) vise en général à présenter les personnages, mettre en place un décor, amorcer l’intrigue ou l’histoire à venir, ici on se heurte d’entrée à un personnage-narrateur dont les premiers mots n’auront d’autres effets que d’épaissir son opacité :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

Phrases courtes, absence de liaison, structure grammaticale et vocabulaire basiques, tout semble avoir été pensé pour évacuer tout affect, tout pathos qui nous permettraient d’entrer en contact avec le héros, de reconnaître en lui une part d’humanité qui nous soit fraternelle ou tout au moins familière. La rencontre avec ce personnage, qui n’a pas encore de nom, est donc pour le lecteur un choc frontal.

La dernière phrase du roman ne nous inspire-t-elle pas de même   une perplexité presque aussi grande ? Alors qu’il pense à son exécution prochaine, comment faut-il en effet entendre cette confidence singulière de Meursault: « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine » ?

 

Le lecteur de L’Etranger serait-il condamné à se heurter sans cesse à un mur invisible mais néanmoins infranchissable ? La psychologie de ce personnage serait-elle si atypique qu’il nous faille finalement accepter de jouir de la beauté dépouillée de ce texte magnifique tout en renonçant à en percer tout à fait les mystères ?

 

-I-

Peut-on mourir heureux ?  

 

Souvenons-nous tout d’abord que L’Etranger n’arrive pas, dans la bibliographie d’Albert CAMUS, tout à fait par hasard.

Ce texte a été préparé par d’autres écrits : L’Envers et l’endroit en 1937, Noces en 1938 et La Mort heureuse écrit de 1936 à 1938 (jamais publié par CAMUS, il le sera en 1971 dans les Cahiers Camus, éd Gallimard).

Or, ces textes mettent déjà tous en place, sous des formes littéraires diverses, la pensée d’Albert CAMUS forgée dans cette enfance très particulière passée à mi-chemin entre un grand dénuement et une richesse exubérante, celle de l’Algérie.

C’est en 1942 qu’apparaît L’Etranger reprenant la même problématique que celle déjà explorée dans La Mort heureuse: comment ‘’mourir heureux’’, c’est-à-dire en accord avec sa propre vie et ce, malgré l’absurdité de la destinée humaine ?

Le personnage de La Mort heureuse, Mersault, au nom composé de « mer » et « soleil », assumait parfaitement son aspect solaire tandis que l’onomastique nous permet de comprendre que le passage au patronyme de Meursault dans L’Etranger« meurtre » et « soleil » – tend à prendre en charge une dimension beaucoup plus tragique du récit. Il n’est pas interdit non plus d’y déceler une symbolique initiatique de seconde intention car, si Meursault  sous-entend ‘’meurtre au soleil’’, il faut y lire aussi ‘’mort au soleil’’, celle du personnage qui, par son geste, meurt à sa vie passée pour renaître à une autre forme d’existence plus tragique certes, mais pourtant libératrice.

Dans ces deux romans la scène centrale reste celle du meurtre : de Zagreus dans La Mort heureuse, de « l’arabe » dans L’Etranger.

Il y aura ainsi, dans les deux cas, un avant et un après meurtre.

Mais c’est bien dans L’Etranger que ces deux parties du texte sont le plus clairement chargées de porter deux des grands axes de la pensée camusienne de la première période, celle qu’il est convenu d’appeler le cycle du solitaire en opposition au cycle du solidaire qui culminera, lui, avec La Peste.

 

-II-

Meursault : l’homme du vide intérieur ?

 

Si Meursault est un personnage bien étrange c’est d’abord parce qu’il nous paraît étonnamment ‘’absent à tout’’.

Absent moralement à l’enterrement d’une mère qu’il ne pleure pas et dont il ignore jusqu’à la date exacte du décès, il est aussi indifférent tant à la proposition de mariage de Marie sa maîtresse, qu’à l’amitié que lui propose Sintès. C’est du même cœur qu’il recevra la proposition de poste à Paris que lui fera son employeur.

A toutes ces opportunités il répond systématiquement par le même leitmotiv : « cela m’était égal », faisant naître chez le lecteur un trouble indéfinissable, une perplexité grandissante face à cette vacance où l’on hésite encore à reconnaître les stigmates d’un vide intérieur.

Mais si Meursault nous semble si étrange n’est-ce pas simplement parce qu’il vit d’une autre forme de vie ? Une forme de vie qui doit tout à l’instinct et aux sens, mais à un instinct si sûr qu’il le met à chaque instant en prise directe avec le monde.

Dans son rapport infiniment sensuel à la mer, au soleil, à la femme, il dit –et vit- quelque chose qui est de l’ordre de l’accord parfait, de la fraternité avec le monde.

Et voici que Meursault ne fait que redire à sa façon, c’est-à-dire avec une simplicité désarmante, ce que CAMUS, dans son essai au combien solaire « Noces à Tipasa », écrivait déjà : « que d’heures passées […] à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! »

C’est donc cette faculté instinctive – qui est d’abord la sienne – que CAMUS, l’auteur, offre à son personnage Meursault, cet autre moi où l’homme méditerranéen dit une vision du monde qui n’appartient qu’à lui et dont toute l’œuvre d’Albert CAMUS portera la trace.

De l’homme de Noces qui écoute dans les ruines de Tipasa ou de Djemila monter en lui ce qu’il appelle « la mélodie du monde », au petit enfant courant de la plage des Sablettes à Alger au luxuriant Jardin d’Essai dans le Premier Homme, CAMUS n’aura cessé de refaire en Algérie cette expérience de vie en prise directe avec la même simplicité et le même naturel que Meursault.

Si bien qu’il nous est permis de songer que ce que nous avions trop rapidement pris pour une vacance chez cet énigmatique personnage pourrait bien être finalement rien moins que la manifestation d’une certaine innocence.

Ainsi nous comprenons désormais que, s’il en avait les moyens intellectuels, Meursault pourrait dire avec l’essayiste de Noces : « Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile ». Certes notre Meursault ne se tient pas encore à la hauteur d’une telle philosophie mais il est bien déjà, par son comportement, dans un consentement qui est exactement du même ordre.

Or, nous sommes ici au cœur même d’un des aspects majeurs de la pensée de CAMUS, héritée de l’enfance méditerranéenne.

 

 

-III-

Meursault : l’épreuve de la dissolution

 

Avec la scène du meurtre, qui a lieu sur la plage sous le soleil écrasant de midi, nous abordons l’autre versant de la pensée camusienne : l’absurde.

En effet, Camus a mis tout en place pour que le lecteur comprenne sans équivoque que Meursault n’est pas responsable du meurtre qu’il commet. Il est littéralement acculé à cet acte par une chaleur et une lumière insoutenables. Il est aveuglé par le reflet du soleil sur la lame du couteau de l’arabe, il tire.

Camus utilise dans la scène du meurtre tout un vocabulaire qui lie symboliquement le soleil à la souffrance autant qu’à la guerre : « brûlure du soleil / cymbales du soleil sur mon front / longue lame étincelante /  glaive éclatant / une épée brûlante rongeait mes cils / pleuvoir du feu ».

Ce soleil là est intimement lié à la mort. C’est un ‘’soleil noir’’ ; un soleil mortifère, le même notons-le que celui qui l’avait accompagné lors de l’enterrement de sa mère…

C’est que l’astre solaire joue ici le rôle de l’ananké grecque c’est-à-dire du Destin qui frappe et écrase l’homme et donne sa dimension tragique à nos destinées : « J’ai tiré encore quatre coups sur le corps inerte… Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur ».

 

Mais l’absurde camusien, pour tragique qu’il soit, n’est pas un désespoir.

CAMUS, au contraire, n’a eu de cesse de chercher inlassablement le moyen de réintégrer du sens dans nos destinées. C’est ainsi qu’il faut comprendre le texte qui ouvre son essai philosophique de 1942, Le Mythe de Sisyphe : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie ».

Mais avant de parvenir à conquérir le sens de sa propre  existence, Meursault est soumis à une lente dissolution qui va revêtir plusieurs formes tout au long de la seconde partie du roman et qui remplit la même fonction que dans les rites initiatiques (mort symbolique à la vie profane puis renaissance à un niveau d’existence supérieure de l’initié).

L’enfermement en sera le premier stade en cela qu’il le prive de son rapport fusionnel à la nature méditerranéenne. L’abandon de Marie, qui lui annonce au parloir qu’elle ne viendra plus le voir, en est un autre. Or la femme jouait ici, comme souvent dans l’œuvre d’Albert CAMUS, un rôle de médiatrice (femme et sexualité sont un moyen d’accord au monde).

Jusqu’au procès lui-même qui soulignera combien il est un « étranger » aux yeux d’une société dont le procureur, défenseur et porte-parole, construit toute son accusation sur cet élément à charge: « selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur l’auteur de ses jours. Dans tous les cas, le premier préparait les actes du second, il les annonçait en quelque sorte et il les légitimait ».

Si les juges parlent de « monstre moral », c’est qu’ils ont compris que Meursault n’est pas des leurs en cela qu’il ne joue pas le jeu des règles sociales. Mais n’avions-nous pas été nous-mêmes alertés par la récurrence de son leitmotiv « cela m’était égal », tant il mettait une incompréhensible distance entre le personnage et nous ?

 

Cette fois-ci Meursault est véritablement vide, vidé de lui-même, de ce qui faisait sa vie et son bonheur d’être et sans appartenance, puisque rejeté par la société des hommes. Il est temps pour lui de conquérir sa propre vie et c’est de la confrontation avec l’aumônier des prisons que va surgir ce nouveau Meursault.

 

 

-IV-

Naissance à la conscience

 

Tandis que le prêtre lui propose, après sa condamnation à mort, les consolations de la religion, il s’oppose à lui  avec fermeté puis avec une violence inattendue.

Le Meursault du « cela m’était égal » vient de mourir sous nos yeux.

En effet, il pose pour la première fois un vrai choix ; un choix qui l’engage tout entier et qui, notons-le, répond pleinement à la question philosophique du Mythe de Sisyphe. En refusant l’espoir chrétien que lui offre le prêtre, il rejette le « plus tard » et « l’ailleurs » du christianisme et dit sa foi indéfectible en cette vie qu’il s’apprête pourtant à perdre.

L’aumônier l’a très bien compris qui lui demande : « Aimez-vous donc cette terre à ce point ? »

Et Meursault d’exprimer sa foi à lui en ces termes : «  aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort. Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. » 

Soulignons encore que si cette scène puissante peut être considérée comme un pivot majeur du roman c’est que l’on y voit le personnage naître à la conscience.

Meursault, qui a vécu jusque-là guidé par l’instinct, se réapproprie ici son existence par le Logos, c’est-à-dire par la parole et les voies de l’esprit.

C’est ainsi qu’à la veille de son exécution il devient le personnage camusien par excellence tant la proximité de la mort a décuplé en lui la passion de vivre. Albert CAMUS écrira en effet dans les notes pour Le Premier homme : « […] pure passion de vivre affrontée à une mort totale », et ces mots l’accompagneront dans sa mort tragique et brutale comme une vérité des premiers instants jamais démentie.

Meursault a fait sienne, en pleine conscience cette fois, cette philosophie qu’incarne le carpe diem latin emprunté à la pensée grecque et qu’il vivait déjà, sans le savoir, de toute sa peau, de tous ses sens.

 

 

-V-

La mort heureuse

 

Voici pourquoi, après le Mersault de La Mort heureuse, le Meursault de L’Etranger peut, à son tour, accéder à la ‘’mort heureuse’’ : « […] je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » (p.186) « C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serai justifié. »

Si Jean SAROCCHI définit ainsi cette mort heureuse, une mort où le héros part « accordé au monde et délivré des hommes » (préface de La Mort heureuse), c’est bien ce qu’il faut entendre derrière la phrase qui clôture le roman, et dont nous avions évoqué plus haut l’énigme apparente: « Pour que tout soit consommé […] il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ».

 

C’est que, définitivement libéré de la société et des consolations illusoires, il peut bien mourir en paix celui qui consent à partir avec au cœur la certitude d’avoir vécu ici-bas de la seule manière possible.

 

 

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