« CHIANTE » LA PALATINE ?! Un peu grossière, très philosophe !

 princessepalatine[1]       La princesse Palatine le savait : tout chieur ne chie point toujours à son aise mais ce qui compte à la fin est de ne point faire « ch… » son lecteur et finalement l’on est bien récompensé de sa peine quand d’un « étron » durement « chié » on peut tirer quelques lignes délicieuses qui lui survivront de très loin.

C’est bien ce que fit la princesses Palatine ce 9 octobre de l’an 1694 lorsqu’elle rédigea à Fontainebleau (peut-être entre deux passages à la garde-robe autrichienne) cette lettre des plus savoureuses adressée à sa chère tante Sophie.

« Vous êtes bien heureuse d’aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de soûl. Nous n’en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n’y a point de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J’ai le malheur d’en habiter une, et par conséquent le chagrin d’aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j’aime chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses. Vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et que, si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l’eau.

« Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons. Je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier ne pût chier, lui et toute sa race, qu’à coups de bâton ! Comment, mordi! qu’il faille qu’on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde ; qu’il vous prenne envie de chier, il faut aller chier. Soyez avec une jolie fille ou femme qui vous plaise ; qu’il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever. Ah ! Maudit chier ! Je ne sache point de plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre ; vous vous récriez : Ah ! Que cela serait joli si cela ne chiait pas !

« Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats aux gardes, à des porteurs de chaise et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, les rois chient, les reines chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d’ordre chient, les curés et les vicaires chient. Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens ! Car enfin, on chie en l’air, on chie sur la terre, on chie dans la mer. Tout l’univers est rempli de chieurs, et les rues de Fontainebleau de merde, principalement de la merde de suisse, car ils font des étrons gros comme vous, Madame.

« Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde. Tous les mets les plus délicieux, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les farcis, les jambons, les perdrix, les faisans, etc., le tout n’est que pour faire de la merde mâchée. »

Il faut dire qu’à la cour, elle  s’en -« merde » notre Elizabeth-Charlotte. Epouse de Monsieur, frère de Louis XIV, qui lui préfère définitivement les hommes, engoncée dans une étiquette par trop pesante, elle s’ennuie… et elle mange. De là cette propension à trouver mille embarras à se libérer des encombrements superfétatoires qui succédaient inéluctablement aux ripailles dont la gourmandise la poussait à faire trop d’usage.

Il n’en reste que, entre belles dames et beaux messieurs emperruqués, enrubannés et outrageusement poudrés, la Palatine, son embonpoint et sa belle franchise restent un pur régal de friponnerie.

De friponnerie, car on aurait tort de croire qu’elle ne fait là qu’acte de franchise un peu gaillarde.

 La Palatine s’amuse ; n’en doutez point. Et, en bon auteur, elle travaille ses effets.

 Si l’on prête attention un tant soit peu à la facture du texte, on remarque vite de vrais effets stylistiques. Les répétitions du verbe « ch… » et ses multiples déclinaisons, sous différentes natures grammaticales, sautent aux yeux et font leur petit effet ; avouons-le.

Mais il y a aussi une mise en parallèle, plus discrète, d’un vocabulaire pour le moins relâché avec un registre linguistique plus soutenu qui donne un piquant supplémentaire à ce morceau de bravoure et contribue à souligner plus encore le grand écart lexical que s’autorise ici la Palatine. Elisabeth-Charlotte n’a-t-elle pas bien du « chagrin » d’aller chier dehors ? Plus loin elle se navre que de « jolie[s] personne[s] » soient contraintes de chier comme autant de vilains et s’émeut de ce que « baiser une belle petite bouche » contraigne à embrasser un « moulin à merde »…

Nous sentons combien cette langue fleurie suggère aussi le divorce d’avec les us d’une cour trop occupée de libertinage. Quelle jolie leçon n’administre-t-elle pas ici, la Palatine, dans une langue toute rabelaisienne, à ces dames de la cour, elle qui  se jugeait elle-même si peu attrayante.

Leçon qui n’est pas sans rappeler celle du  Ronsard de « Mignonne allons voir si la rose… » ou du Baudelaire de la « Charogne » des Fleurs du mal.

La langue de Ronsard était certes plus délicate :

« Mignonne, allons voir si la rose

             Qui ce matin avait déclose

             Sa robe de pourpre au Soleil

             A point perdu cette vesprée

             Les plis de sa robe pourprée

            Et son teint au vôtre pareil… »

 Celle de Baudelaire reprendra, quant à elle, le même procédé stylistique que celui mis en place par la Palatine, mettant dos à dos un registre du Beau et de l’Amour et un registre de l’ordure ; opposition qui fait naître un choc sémantique troublant.

           « Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme ;

                          Ce beau matin d’été si doux :

             Au détour d’un sentier une charogne infâme

                          Sur un lit semé de cailloux,

                                            […]

            Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

                          A cette horrible infection,

           Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

                         Vous, mon ange et ma passion ! » 

Souvenons-nous encore de ces « vanités » que l’art pictural a développées au fil des âges depuis la Renaissance comme autant de mises en garde.

Notons cependant que, si tous parlent également d’impermanence, ce n’est toutefois pas pour en dire exactement la même chose.

Ronsard et Baudelaire soulevaient, avec plus ou moins de délicatesse, un coin du voile donnant à voir le devenir de toute humanité. Qui pour faire faiblir les résistances d’une belle, qui pour donner libre cours à sa nature morbide. Mais ce n’était que promesses en devenir, « Une ébauche lente à venir » écrit Baudelaire ; un avertissement dont les effets funestes appartenaient encore à un futur lointain.

La princesse Palatine, elle, n’attend pas le trépas des belles de la cour pour en deviner les exhalaisons nauséabondes. C’est ici et maintenant qu’elle en devine l’infâme ordure qui se love sous les fards et la soie.

Si chez Baudelaire la charogne ne propose qu’une vision métaphorique de la nature humaine, la Palatine ne s’encombre pas de figures intermédiaires et propose même un raccourci saisissant qui, allant de « la belle petite bouche » débouche sans autre forme de procès sur les tréfonds du fond des boyaux. Le raccourci est saisissant, le message d’une terrible efficacité puisqu’elle parvient à dire dans une économie de mots et d’images remarquable ce que Baudelaire évoque en quatre vers :

«  Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons. »

Lacan, l’homme du lapsus, aurait aimé sans doute ce « nonchalante et cynique » où qui le désire peut entendre « nonchalante et lubrique ».

Ainsi donc, derrière cette petite fantaisie épistolaire, sans doute autant destinée à amuser la bonne tante Sophie qu’à tromper un vrai ennui, il n’est pas interdit de reconnaître les traces d’une peinture pour le moins caustique de la cour et peut-être même jusqu’aux prémices d’une vraie philosophie.

Le rapprochement audacieux qu’elle ose entre la soldatesque, la domesticité et les grands de ce monde, empereurs, princes et ecclésiastiques confondus, va en effet bien au-delà du trait d’humour ou du simple parallélisme de forme.

C’est qu’elle connaît trop bien les usages du monde, Madame, pour n’en point concevoir, sans doute, quelque haut le cœur. Et cette référence, pour le moins insistante, au registre de la « merde » sous toutes ses formes dit très métaphoriquement, mais suffisamment clairement, quelle est sa position sur le sujet : « le monde est rempli de vilaines gens ». De vilaines gens qui sans nul doute gâtent son existence.

Mais ne l’avait-elle pas tôt confessé dans sa lettre : « Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons » ?

Il n’est jusqu’à « l’univers » tout entier qui ne soit « rempli de chieurs », conclura-t-elle pour qui n’aurait déjà compris!

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Une réflexion sur “« CHIANTE » LA PALATINE ?! Un peu grossière, très philosophe !

  1. Pour une simple madeleine !
    Beaucoup l’ont compris mais la perspicacité de la vision psychanalytique et surtout la simplicité de l’exposé méritent quelque part l’admiration. Bonne route Madame.

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