Michel LEIRIS, AURORA : descente dans l’estomac de Chronos

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GOYA, Saturne dévorant ses enfants, musée du Prado

« Cet escalier […] ce sont tes viscères eux-mêmes, c’est ton tube digestif qui fait communiquer ta bouche, dont tu es fier, et ton anus, dont tu as honte, creusant à travers tout ton corps une sinueuse et gluante tranchée. […] « Et toute ta vie tu descendras cet escalier. » Aurora

C’est dans les années 20 que Michel LEIRIS (1901-1990) écrira ce qui devait être son unique roman : Aurora. Il ne sera  publié qu’en 1946. Rêve poétique et tourmenté, l’ouvrage garde les traces de la tentation surréaliste de l’auteur et s’ouvre sur une introduction qui en annonce déjà toute l’étrangeté.

L’angoisse de la chute y tient une place majeure et dit assez l’obsession de la dégradation et de la mort qui hante et annihile le narrateur.  

 

 1/ Chronos ou le Temps dévoreur:

Le roman semble s’ouvrir sur un premier paragraphe, en apparence anodin, où le personnage entreprend une descente des hauteurs de son grenier jusqu’aux profondeurs ténébreuses de la cave de sa demeure : « Il était minuit quand j’eus l’idée de descendre dans cette antichambre triste ». La description de la pièce paraît, de prime abord, fort convenue (entassement de vieilleries disparates et pourrissantes). Toutefois, en y regardant mieux, on peut découvrir un vocabulaire auquel il est déjà possible de prêter un double sens. L’évocation des « matrices d’où étaient issues les gravures », amoncelées dans la pièce, annonce et prépare cette longue métaphore de l’escalier-boyau qui traverse tout le début du roman. Ces matrices ne sont pas sans évoquer en effet La Matrice, ce ventre maternel d’où l’on verra jaillir, quelques pages plus loin, une masse de chair toute neuve et pourtant déjà promise à la dissolution.

Car avec Michel LEIRIS, et Aurora, la chute redevient bien un archétype jungien, c’est-à-dire l’expression intemporelle d’une angoisse collective et intrinsèquement liée à la nature même de la condition humaine. C’est en effet rien moins que la peur de la temporalité qui ronge le personnage et tout le vocabulaire employé par LEIRIS converge vers l’évocation d’un estomac occupé à digérer et à dissoudre son contenu. L’évocation de « l’eau-forte », l’aqua-fortis des alchimistes, qui n’est autre que de l’acide nitrique, fait bon ménage avec tout le champ lexical qui s’organise autour d’elle : « acide », « suint », « aigre », « rongés », « moisissaient ».

Aussi commençons-nous à comprendre que « cette antichambre triste », évoquée dès la ligne deux et vers laquelle se dirige le narrateur, est bien l’estomac de Chronos lui-même, l’antichambre de la Mort.

 

2/ Chute morale et dégradation :

De  cette métaphore, tout juste suggérée, naît un parallèle entre la maison et le ventre qui s’organise progressivement au fil de l’introduction. C’est ainsi que LEIRIS condamne son héros à faire l’expérience d’une double descente : physique et psychologique, matérielle et morale.

De « ce grenier », ce chef, cette « tête […] encore pleine de paroles solennelles », le narrateur entreprend la longue descente de « l’escalier » qui doit le conduire jusqu’à « l’embouchure du gouffre » : la cave.

C’est pour mieux dire encore l’horreur qui hante le symbolisme de la chute et la lie au péché originel, à la faute morale, que LEIRIS évoque le « tube digestif », l’intestin ; cette « sinueuse et gluante tranchée » qui condamne à glisser inéluctablement dans une longue déchéance de « ta bouche, dont tu es fier » vers « ton anus, dont tu as honte ».

Or, ce dont il s’agit ici n’est rien moins que le constat désespéré de la corruption inéluctable de l’esprit par la matière. La transmutation du Verbe en matière fétide. Dans l’expression de cette angoisse, deux champs lexicaux se font face et se complètent. Le premier évoque, de paragraphe en paragraphe, le schème de la chute avec une puissance tragique sans cesse accrue : « descendre », « changeant d’étage », « traînais », « pesanteur », « escalier », « marches », « creusant », « glisse vers le bas », « chute lente et terrifiée »… Quant au thème de l’escalier-boyau, le motif en est tissé de page en page comme un long fil d’Ariane tout suintant. Dans sa descente depuis les hauteurs aériennes de son esprit, le narrateur sent tout à coup « le poids de [s]es viscères, cette pesanteur aussi lugubre que celle d’une valise remplie […] de viande de boucherie ».

Mais le retour en arrière, la remontée vers la lumière est désormais interdite. Le processus de corruption est enclenché et le narrateur ne sera plus jamais « qu’un homme qui descend l’escalier… ». « Et toute ta vie tu descendras cet escalier », « bordé d’une cordelière vieux rose », tel un long boyau distendu s’enfonçant dans les profondeurs sombres du ventre de Chronos et qui «  […] soulevait mon cœur d’une irrésistible nausée. »

          

3/ Le retour à l’animalité :

Après avoir évoqué, à travers le motif de la chasse, la fraternité sanglante et tragique du vivant, l’« hallali » et le sadisme dentaire d’un « effrayant carrousel » où tournoyaient « tant de bouches voraces », LEIRIS met en scène la déshumanisation progressive de son narrateur. Exprimant ainsi encore la dégradation de la belle humanité, il écrit : « Si je suis incapable de descendre maintenant d’une autre manière qu’à quatre pattes, c’est qu’à l’intérieur de mes veines circule ancestralement le fleuve rouge qui animait la masse de toutes ces bêtes traquées. » Et de devenir progressivement au fil de sa descente, et d’une marche à l’autre,  « un mille-pattes, un ver, une araignée ».

Apparaissent alors automutilation et héautontimorouménos (détestation de soi) qui s’accompagnent d’un passage du « je » au « tu » qui met en place une distanciation névrotique en même temps qu’il procède à un habille passage de relais en direction du lecteur : « Ces doigts […] tu les lacères, tu les dénudes, comme si tu voulais […] racheter, par la dîme de la souffrance qu’ainsi tu t’infliges, la menace d’autres douleurs plus grandes, plus dangereuses, planant au-dessus de toi comme un vampire. »

C’est assez dire comme le temps objectif et l’angoisse psychologique font œuvre commune de dégradation et d’anéantissement.

 

4/ L’homme déchu et la fin de l’Eden:

Avec l’évocation du trauma originel cher à Otto RANK (in Le Traumatisme de la naissance), LEIRIS replace l’expérience individuelle de son narrateur dans un contexte archétypique plus vaste. « Je pensais à ma mère […], à l’identique silence qu’avaient coupé d’horribles cris, la nuit où j’avais été mis au monde. » Et voici qu’il envisage l’existence toute entière comme une longue et douloureuse lutte contre la pesanteur, « chute lente et terrifiée, comme lorsque tu tombas de ce ciel empyrée, l’utérus maternel, paquet de chair rebondissant de nuage en nuage entre les tours mortelles de deux jambes crispées ». Nous voyons se matérialiser superbement dans ces lignes ce traumatisme de la naissance dans lequel Gilbert DURAND veut voir la « première expérience de la peur », l’expérience individuelle par laquelle chaque homme revit dans sa chair la chute des Grands Ancêtres et leur expulsion de l’Eden.

         C’est ainsi que LEIRIS passe de « tu n’es qu’un homme qui descend l’escalier… », qui ne suggère encore que la douleur du narrateur, à « Et toute ta vie tu descendras cet escalier » qui, cette fois, évoque avec désespérance la condition même de toute humanité.

 

 « Nous imaginons l’élan vers le haut, nous connaissons la chute vers le bas », écrivait Gaston BACHELARD dans L’Air et les songes. Si la naissance est le premier pas de l’homme vers sa mort, on comprend que la peur de la chute soit aussi la manifestation de l’angoisse humaine devant la temporalité.

A la fin il faudra bien que Saturne dévore ses enfants, nous le savons, et cette introduction d’Aurora ne fait rien d’autre qu’explorer les fonds ténébreux de cette angoissante certitude.

 

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