LAMBEAUX de Charles JULIET: filiation, douleur et résilience

Image1Publié en 1995, mais commencé dès 1983, « Lambeaux » dit bien d’entrée le déchirement des deux destinées dont cet ouvrage retrace la trajectoire : celle de la mère biologique, dont l’auteur fut séparé à l’âge de trois mois, puis la sienne propre.

Tour à tour fiction biographique (partie 1) puis autobiographie (partie 2), ce roman, intimiste s’il en est, reste avant tout le roman de la filiation ; un texte qui s’emploie à dire l’héritage de la souffrance en même temps que la nécessité impérieuse de raccommoder les lambeaux de ces deux destins séparés. Car, avant de pouvoir se dire, il faudra à Charles JULIET remonter jusqu’à cette source trop tôt tarie.

LAMBEAUX, Partie I : une quête de l’Imago maternelle

Conditions de vie dures, enchaînement incessant des tâches et rôle de mère que cette fille ainée doit endosser au prix du sacrifice de sa propre enfance, dès les premières pages l’auteur s’emploie à dessiner les contours d’une existence particulière qui dit aussi, en filigrane, la communauté de destin des femmes dans les campagnes françaises de l’entre-deux-guerres : « Une règle jamais énoncée, mais à laquelle aucune de vous dans le village n’oserait se soustraire, veut que les femmes ne restent jamais inoccupées. Le travail, le travail. L’ancestrale, la millénaire obsession de la survie, le besoin farouche de faire reculer la misère ».

Mais encore faut-il prendre la pleine mesure d’un facteur familial au combien aggravant : l’absolue pauvreté morale et affective qui caractérise l’environnement maternel.

Cette pauvreté morale trouve sa plus significative manifestation dans le silence qui pèse lourdement entre les êtres. Ainsi, nul mot pour lancer le signal du réveil, c’est « la lourde porte en bois massif, volontairement claquée, a charge de te tirer du sommeil » p.13 qui ordonne chaque matin.

Quant à la dureté du chef de famille, c’est aussi dans ses silences qu’elle culmine. Et Charles JULIET de noter : « le mutisme du père » p.24, « ses lèvres non pas closes mais scellées », ses silences « farouches » p.27. La mère, elle, est incapable d’offrir un quelconque contrepoids à la rigueur butée de la figure paternelle si bien que l’auteur se prend à imaginer cette « souffrance de ne pouvoir communiquer avec la mère non plus qu’avec le père… Atmosphère pesante » p.34.

Incapacité à penser peut-être plus encore qu’à dire, au point que lors de son grand chagrin d’amour (la mort de l’étudiant tuberculeux dont elle sera amoureuse), le seul soutien dont ils seront capables se limitera à épaissir un peu plus encore le silence et le vide autour d’elle : « Dans la famille, nul n’a reçu la moindre confidence, mais chacun à sa manière respecte ta douleur. Le père ne te parle plus, la mère est quasiment muette et ne communique avec toi que par des regards » p.61, « lourd silence… chacun clos en soi-même, enfoncé dans sa nuit… » p.63.

Difficulté à penser, incapacité à dire, terrible pauvreté affective, voici peint le tableau d’un contexte familial bien peu propice au développement harmonieux d’un jeune être. Notons que la famille adoptive dans laquelle va grandir Charles JULIET appartient au même milieu social et présente des traits communs avec celle de sa mère biologique. Dans la seconde partie du roman il évoquera les mêmes silences du père adoptif, handicapé, et de son épouse, la même précarité matérielle, le même travail arasant des femmes… Mais il y aura l’Amour, l’amour témoigné à chaque instant et qui restera pour Charles JULIET une éternelle source de force intérieure, un axe qui fut éminemment structurant.

Mais, nous l’avons compris, sa mère biologique n’a pas eu accès à une telle richesse. Dans le contexte familial qui est le sien, ses capacités et ses qualités intrinsèques vont bientôt devenir autant de faiblesses et de handicaps.

Ainsi de sa sensibilité qui apparaît dès les premières pages à travers l’amour qu’elle témoigne à ses sœurs, sa bonté pour le chien, ou plus loin encore à travers sa compassion et sa générosité pour les laissés pour compte du village comme l’étrangère enterrée au cimetière (p.68) ou le petit fils de bagnard, lui-même ainsi surnommé et ostracisé par les villageois (p.70). Ame pure qui se manifeste encore dans sa façon de jouir des tous petits bonheurs que lui octroie l’existence et qui se résument pourtant souvent à bien peu de chose. De même de sa capacité de communion avec la nature. Notons que Charles JULIET utilise beaucoup les saisons comme métaphore des états d’âme de sa mère.

Tout dit la sensibilité délicate de la jeune fille qui, au fil des épreuves et du temps, se transformera en une hyper-sensibilité douloureuse.

Il n’y a pas jusqu’à son intelligence et sa curiosité qui ne finiront par la desservir, incapable qu’elle est de les nourrir dans le contexte misérable qui la tient prisonnière.

Certes, l’école la sauvera un temps : « Ton sérieux, ta maturité et ta soif d’apprendre » p.17, « Tout est si beau, si étonnamment intéressant » p.18 dans « ce monde que tu vénères, ce monde des cahiers et des livres, ce monde auquel tu donnes le plus ardent de toi-même » p.19.

Mais elle fera surtout naître une avidité, une soif, qui ne siéent pas à une jeune paysanne de cette époque au point que l’école sera finalement le premier grand rendez-vous manqué dans cette jeune existence qui ne demandait qu’à s’épanouir. Et Charles JULIET d’imaginer la fin de l’école comme la « première blessure qui n’a jamais cicatrisé. » p.26

Il faut bien prendre la mesure de cette fracture intérieure et de son retentissement : « tu ne peux rien contre ce sentiment d’effondrement qui te submerge » p.19. « tu n’es plus comme avant » p.21.

Plusieurs phrases nominales  crient clairement dans le texte la dimension traumatique de l’évènement: « Arrachements. Ruptures. Métamorphoses »; « Désillusions. Effroi. Révoltes. Accablement. » p.24

De même de cette phrase de la Bible, le seul livre qu’elle possède et qui fait si douloureusement écho en elle :

                  « Faisant dévier mes chemins
                     il [ le Destin] m’a déchirée
                     et il a fait de moi une horreur… » p.31

Notons que ce sont ces mêmes mots qui lui reviendront à l’esprit lorsque, enfermée à l’asile d’aliénés, son mari ne la reconnaîtra pas tant ses conditions de vie l’ont abîmée.

Nous commençons à entrevoir ce que la tragédie maternelle va devoir à la conjonction de ces deux phénomènes que sont un contexte général défavorable (pauvreté du milieu ambiant) allié à des moments clefs qui vont agir comme autant de verrous qui fermeront tour à tour devant elle les chemins du possible.

Ainsi donc de la fin de l’école qui ouvre une première période de désenchantement et coupe les chemins du Savoir. Désormais sans espoir de réponse, les questions qui la hantent sont condamnées à tourner dans le vide. De nombreuses pages témoignent de ce déchaînement angoissant des interrogations : « Quel destin va t’échoir ? Quelle sera ta vie ? Et ces obscures aspirations qui te travaillent, où vont-elles te conduire ? » p.31. « Bonne à tout faire dans une famille fortunée ? Fille de salle dans une auberge ? […] Repasseuse […] ? Ton venir t’angoisse. » p.26. « Pourquoi es-tu née ici ? Dans cette famille ? Quand vas-tu mourir ? Pourquoi le père n’est-il jamais capable d’un mot gentil ? […] que te réservent les années qui viennent ? […] Si Dieu existe, pourquoi permet-il qu’il y ait la solitude, la maladie, la mort ?… » p.38, etc.

Questionnement qui revêt bientôt une dimension métaphysique qui interroge le sens même de la vie et la laisse exsangue : « Ces questions qui te tournent dans la tête, elles t’épuisent. » p.44

Questionnement harcelant qui ne tarde pas à revêtir un aspect éminemment angoissant avant que ne s’amorce la spirale d’une vraie détresse psychologique : « Tu voudrais que quelqu’un t’aide à débrouiller ces pensées confuses que tu ressasses. T’aide à répondre à ces questions qui se font de plus en plus pressantes et t’empêchent d’éprouver une nécessaire joie de vivre. » p.38

«  Ce monde qu’il te faut explorer, quand tu t’avances en lui, il se défait, se dilue, perd la réalité qu’il semblait avoir l’instant où tu éprouvais le besoin d’y pénétrer. Tu voudrais rencontrer la terre ferme de quelque certitude, et tu n’y trouves au contraire que sables mouvants. » p.34

Enfin, c’est la rencontre et la mort de l’étudiant parisien qui va ouvrir la seconde brèche dans ce désespoir. Ainsi y aura-t-il un avant et un après lui.

Ce qu’elle voit en ce jeune homme c’est sans doute d’abord la renaissance des possibles : « L’inespéré qui a soudain fait irruption et déchiré le gris de ton existence. » p.56 « Tu désires maintenant qu’il t’aide à être moins tourmentée. Il a lu tant de livres, connaît tant de choses. Il possède forcément des réponses. » p.57

Mais, après tant d’espoir, sa mort brutale ne peut que lui faire franchir un degré supplémentaire dans la désespérance. Et cette rencontre la laisse finalement plus démunie que jamais, accentuant dramatiquement le sentiment d’isolement et de séparation d’avec son entourage et son milieu.

Soulignons qu’elle aura fait naître aussi un sentiment d’infériorité qu’elle n’avait encore, semble-t-il, jamais éprouvé : « Lui, un étudiant, qui plus est parisien, promis à un brillant avenir. Et toi, une paysanne ignare, tout juste bonne à soigner des cochons… » p.53. « Cet amour qui n’a cessé de croître depuis votre première rencontre, il t’érode, te dénude, te ramène constamment à ce qu’il y a en toi de plus pauvre, de plus démuni. » p.55. « Et la pensée que tu lui es par trop inférieure… » p.56

C’est la lente dégradation de l’Idéal du Moi, la perte progressive de toute estime de soi, qui se fait jour à la lumière de ces lignes.

A ce stade de frustration, de souffrance et de détresse psychologique, il nous faut voir dans le mariage qu’elle provoque rien moins que le désir d’en finir une bonne fois avec l’illusion de tout changement et la marque du renoncement à satisfaire « ce besoin incoercible d’une vie dégagée de toute entrave, une vie libre et riche, vaste, intense… » p.72 (expression que Charles JULIET reprendra pour lui-même dans la seconde partie).

En effet, en rentrant ainsi dans le rang dévolu aux femmes de sa condition, elle met un point final à tout espoir de fuite. Et c’est bien en cela que nous sommes fondés à interpréter, d’un point de vue psychologique, cet acte comme un véritable suicide le premier.

Bien sûr, le calcul s’avérera improductif car elle ne parviendra jamais à renoncer à ce qui la fait différente des autres, ni à ce qu’elle est intrinsèquement. Lui est trop rustre pour qu’une communion soit possible. L’enchaînement des grossesses et leur cortège de contraintes matérielles nuisent à son besoin impérieux de vie intérieure. Sans doute faut-il aussi envisager l’hypothèse de quelque dépression post-natale…

Tout ici contribue à donner une idée de l’état de délabrement psychologique dans lequel elle se trouve au moment de son passage à l’acte qui motivera, comme nous le savons, son internement psychiatrique.

Toute la vie de cette femme n’aura donc été qu’une expérience de claustration : au sein de la famille et du milieu social tout d’abord, condamnée qu’elle est à l’emmurement en soi-même, avant que de s’achever tragiquement entre les murs de l’asile.

Une vie de lente érosion et de désespoir profond que Charles JULIET reçoit en héritage et dont il tente ici de se libérer en faisant remonter de l’ombre et du silence le beau visage douloureux de la mère perdue.

Lambeaux, Partie II : la douleur en héritage

La deuxième partie s’ouvre sur le même « Tu » que la première mais ce sera désormais pour désigner l’auteur lui-même. Ce choix stylistique annonce le thème de la filiation et dit à merveille le prolongement de la mère dans le fils par l’adéquation des tempéraments et des ressentis.

Ainsi est-ce tout un lexique déjà utilisé pour elle qui va ressurgir dans cette seconde partie afin de décrire les errances de son fils : douleur, tourment, souffrance, peur, angoisse, honte, désespérance, combat…

Le sentiment douloureux de séparation et d’isolement, que ressent Charles JULIET, fait ainsi écho au ressenti de la jeune fille jusque dans son mode d’expression : « Le malaise de n’être que rarement à l’unisson, de te sentir coupé des autres, de t’éprouver différent. D’où, une mélancolie profonde. Qui plaque son voile de morne désolation sur tout » p.120

Communauté d’aspiration, identique besoin de liberté qui s’achève dans un sentiment d’étouffement : « Celui qui se bat contre lui-même, il est claquemuré dans sa solitude » p.137 « tu as le sentiment que tu es là pour toujours, que ta vie entière se déroulera entre ces murs, que seule la mort pourrait te délivrer […] et souvent tu l’appelles, désires qu’elle surgisse, mette fin à ton existence d’étouffé. » p.117

Il n’y a pas jusqu’au sentiment de mésestime de soi de la jeune fille qui ne trouve un écho dans ce dégoût de lui-même que confesse Charles JULIET : « Insupportable à toi-même. Brûlé par un feu. Brûlé et consumé et détruit par ce dégoût et cette haine que tu t’inspires » p. 142

 

Nous pouvons ainsi prendre le mesure de cet héritage d’une angoisse constitutionnelle qui fut, pour l’auteur, un facteur profondément déstructurant comme en témoignent ces lignes : « La peur. La peur a ravagé ton enfance. La peur de l’obscurité. La peur des adultes. La peur d’être enlevé. La peur de disparaître. » p.94. « Constamment, la peur » p.112. « Chaque fois, terrifié. Chaque fois dans un tel état que tu t’approchais de la folie. » p.95

Le désespoir maternel rôde dans cette enfance fracturée : « la blessure saigne », « Une blessure qui te souille » p.108. « Tourments. Fissures. » p.107. « Des éboulements à l’intérieur de ton être » p.108, écrit encore Charles JULIET.

Mais à cet héritage constitutionnel il faut, ici encore, ajouter l’effet dévastateur de quelques traumatismes. En effet, alors même qu’il ne sait pas qu’il a été adopté, le subconscient de l’auteur a gardé la trace de l’arrachement au giron maternel. De ce trauma infantile reste une peur de l’abandon qui gangrène son enfance. Le lapsus fait un jour, et dont il comprendra le sens bien plus tard, en est un révélateur significatif. Alors qu’il se surprend à écrire : « à trois mois, après mon suicide » p. 153, il réalise que c’est l’âge auquel il fut placé en famille d’accueil. Ajoutons à cela le traumatisme d’apprendre à 7 ans qu’il est adopté alors même que sa mère biologique vient de mourir, rendant à jamais impossible toutes retrouvailles. Ayant assisté à ses obsèques un jour d’été et écrira plus tard : « depuis le jour de tes 7 ans, tu n’as jamais aimé l’été. » p.100.

Quant à sa vie d’enfant de troupe, elle achèvera de détruire toute confiance en lui-même et dans la vie.

Lambeaux : une œuvre de résilience

Avec Lambeaux, il s’agit bien pour Charles JULIET de se libérer par le verbe: « En écrivant, se délivrer de ses entraves » p. 124, libérer « Ta voix écrasée » p.135.

Il lui faut tenter de desserrer « les mâchoires de la tenaille » p.135. « Tu veux ouvrir une petite brèche dans ce mur au pied duquel tu te trouves et qui t’écrase. » p.130, écrit-il encore.

Libérer cette voix intérieure qui lui donne la « vague sensation qu’une plainte cherche à se faire entendre. Une plainte ou un cri » p.138 bien que, comme nous le voyons, il ne puisse encore nommer précisément ce poids qui l’écrase.

C’est qu’il y a chez le jeune homme un problème d’identité profond. Ne sachant qui il est vraiment, quel est son mal et d’où il vient, il s’emploiera à jeter toutes ses forces dans un travail d’écriture qui, à son insu, n’est pas loin de remplir les fonctions d’une analyse thérapeutique.

Son besoin impérieux – presque vital – d’écrire, son obsession du mot juste, trahissent la nécessité de s’approcher d’une vérité intime qui se refuse et dont, pourtant, il ne saurait faire l’économie pour continuer à vivre et commencer à « être » : « errer en toi, t’explorer » p.146, écrit-il de façon significative.

« […] te mettre en ordre, dénuder ton centre » p. 148, c’est aussi tenter de répondre à ces deux questions majeures : Qui suis-je intrinsèquement ? Qu’est-ce qui, en moi, est elle?

Ce travail d’introspection, Charles JULIET en prendra rétrospectivement la pleine mesure comme en témoigne l’interview qu’il accorde à TELERAMA (n°3141) en 2010 : « Ecrire c’était m’élucider, creuser dans ma mémoire, dans mon inconscient » ; « Travailler un bloc de pierre ou travailler sur les mots, c’est une manière d’intervenir sur soi-même, de se sculpter intérieurement, de pétrir sa pulpe ».

Dans Lambeaux on pouvait lire déjà : « poser sur toi un regard sans complaisance » p.136, « observer le fonctionnement de ta pensée » p.132, « Demeurer là. Dans ce regard qui se regarde. Cet œil qui se scrute. Et attendre. Et pâtir. » p.143. « Tu passes ainsi de longues heures à réfléchir » … « Mais souvent, après des heures de face à face […] tu es en charpie » p.147. Il faut « creuser en toi jusqu’à pouvoir désenfouir ta vraie personnalité » p.141

 

Mais avant que ce travail ne le mène à la libération tant attendue, il lui faudra faire face au « chaos » intérieur et descendre jusqu’aux frontières de la « folie » p.140.

Ce sentiment d’enlisement mortifère est tout entier présent dans la quête obsessionnelle et douloureuse de l’écrivain pour trouver le mot juste. Grâce au vocabulaire qu’il emploie pour décrire son travail d’écriture, nous comprenons que c’est aussi de son Moi profond dont il est question et que c’est bien lui qu’il ne parvient pas à faire remonter à la lumière: « Le dégager de la tourbe, de la boue, […] d’un magma en fusion » p.133. « Magma en fusion » qui, notons-le, n’est pas sans faire songer au Ça freudien.

Mais, là encore, la figure maternelle et son héritage de douleur ne sont pas très loin. Un certain nombre d’expressions semble en effet fonctionner comme autant de lapsus lacaniens : « aller jusqu’à l’extrême de la détresse… Et […] du sein du magma, […] acquérir progressivement une juste connaissance de tout ce qui te constitue. » p.139 , note Charles JULIET. La référence au « sein du magma » dit en filigrane, bien que sans équivoque, le sein maternel, la boue maternelle, l’intra-utérin douloureux d’où il est issu et dont il est le fruit tragique. Ailleurs on peut lire une confession plus limpide encore : « la désespérance de celui que ronge la nostalgie du pays natal et qui sait ne pouvoir le retrouver » p.138, référence au ventre maternel et à l’impossibilité d’un processus de regressus ad uterum.

C’est là également tout ce qui remonte de son Inconscient à travers ses rêves,  voie royale pour FREUD : « Des scènes tragiques de ton enfance que tu pensais avoir oubliées, ressurgissent et te hantent… Ou bien encore, c’est ton visage qui t’apparaît coupé en deux, comme si une hache s’était abattue sur ton crâne et t’avait fendu la tête. Tu te réveilles en hurlant … tes mains palpant ton visage » p.140. Cauchemars à travers lesquels crie le « besoin absolument vital […] de t’unifier » p.148.

Mais raccorder ses deux Moi séparés passe par un double processus : prendre possession de l’histoire de sa mère biologique pour  la raccorder à la sienne et harmoniser l’image des deux mères :

       « l’esseulée et la vaillante

         l’étouffée et la valeureuse

         la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée » p.149

Recoudre en somme les lambeaux d’un Moi déchiré. C’est à ce titre que l’on peut parler de résilience au sens où l’entend Boris CYRULNIK : « On ne peut parler de résilience que s’il y a eu un traumatisme suivi de la reprise d’un type de développement, une déchirure raccommodée » (in Le Murmure des fantômes).

Or, ce processus de résilience se fait en plusieurs étapes. Il s’agit tout d’abord d’imaginer le combat de sa mère pour reprendre le trajet qu’elle avait parcouru exactement là où elle l’avait laissé. Et, puisqu’elle a brûlé son journal intime avant sa tentative de suicide, il va en entreprendre la réécriture.

De même, au cri de détresse qu’elle avait lancé dans le vide en écrivant sur les murs de l’asile d’aliénés :

       « je crève

         parlez-moi

         parlez-moi

         si vous trouviez

         les mots dont j’ai besoin

         vous me délivreriez

         de ce qui m’étouffe » p.87,

son fils répond en lui offrant ses mots à lui, sa voix, sa plume.

D’un point de vue littéraire et psychologique ce petit texte a une fonction de carrefour : c’est sur l’espace de la page vierge qu’ils vont se rencontrer et c’est là qu’ils vont réunifier leurs deux destins. « […] de plus en plus souvent tu penses à ta morte » p.143 écrit l’auteur soulignant le lent cheminement vers l’appropriation de l’Imago maternelle et la réunification.

Mais pour transmuter la chute tragique de la mère en un chemin d’ascension pour lui, il va lui falloir marcher dans ses traces jusqu’à rejouer la scène de son suicide. Ce n’est qu’au terme de cette expérience de dissolution extrême qu’il peut enfin remonter à la lumière : « Tu n’as pu te débarrasser de toi. Il te faut admettre que tu n’as d’autre ressource que de tenter de remonter vers la vie. » p.147

Il vient de comprendre qu’« on ne peut se fuir » p.134 (comme l’ont démontré le mariage et la tentative de suicide de sa mère). Reste alors à se recréer soi-même : « repousser tes limites, trancher tes entraves, te désapproprier de toi-même tout en te construisant un visage. Créer ainsi les conditions d’une vie plus vaste, plus haute, plus libre ; celle qui octroie ces instants où goûter à l’absolue. » p.142

Notons que, sous cet aspect, l’écriture de Lambeaux présente bien un enjeu initiatique. D’ailleurs, il nous sera donné de comprendre, rétrospectivement, que l’emploi du pronom « tu » marquait aussi une distanciation d’avec l’être douloureux qu’il était au début et qu’il quitte au fur et à mesure que s’écrit Lambeaux. A la fin du roman nous sommes fondés à croire que ce « tu » n’est déjà plus lui.

C’est tout le sens du vocabulaire de la dernière page : « Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés » p.154

Et d’évoquer tour à tour le thème de la renaissance : « renouvelé »,  « naître », « naissance », celui de la paix intérieure : « sereine », « paix », « clarté », « confiance » et du bonheur enfin conquis : « émouvantes couleurs », « adhésion à la vie », « plénitude », « douceur », « aimante », « savourer ».

La dernière phrase du roman va toute entière dans ce sens :

   « tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien

      passionnante est la vie. »

 

Il lui aura fallu tout à la fois lutter avec l’héritage de la mère biologique et utiliser toutes les ressources que lui a données sa mère adoptive. Car c’est finalement à l’amour sans faille de cette seconde mère – « ce chef d’œuvre d’humanité » p.153 qui lui aura permis, au-delà du poids de l’héritage, d’« Etre riche de tant d’amour » p.136 – qu’il devra sa seconde naissance.

Ajoutons à cela « l’inestimable privilège de faire des études » p.153 qui lui ouvre les portes de la littérature et de l’art en général qui, comme le précise Charles JULIET, l’ « ont  accompagné et nourri, donné du courage et poussé en avant, guidé et aidé » p.148.

Liberté du devenir où amour et éducation ont su ouvrir devant lui, et malgré les difficultés intérieures, les chemins de l’avenir rompant ainsi avec la fatalité de la filiation.

 

 

 

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