LES CYCLES CAMUSIENS : du soleil d’Alger aux brumes d’Amsterdam.

Sans titre

A parcourir l’œuvre d’Albert CAMUS il semble que, durant toute sa carrière d’écrivain et de penseur, il se soit évertué à répondre à cette première question fondatrice avec laquelle il ouvrait déjà Le Mythe de Sisyphe en 1942 : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. […] Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. »

Les orientations successives qu’il donnera à cette question permettent traditionnellement de scinder son œuvre en deux grands mouvements : le cycle du solitaire et le cycle du solidaire (ou cycle de l’absurde et cycle de la révolte).

1/ Cycle du solitaire et de l’absurde

C’est la période algérienne de CAMUS. Celle de la vie en prise directe, de la profusion, de la générosité, de l’exubérance de cette terre natale qui donne sans compter à qui sait prendre et qui constitue véritablement ce que je serais tentée d’appeler le « cycle méditerranéen ». Temps bienheureux de la quête du bonheur individuel (solitaire) où le jeune homme rejoue à chaque instant son accord parfait au monde et jouit de ce que Roger QUILLIOT nomme avec grâce dans la  Pléiade : le « miraculeux et fragile équilibre du corps, des désirs et du monde » p.2008.

Mais si cette période est également nommée « cycle de l’absurde » c’est que la Méditerranée invite aussi à un regard lucide qui ne fait pas abstraction de la part d’ombre inhérente au monde et à la condition humaine. Entre oui et non, nouvelle écrite en 1937, annonçait déjà cette « pensée de midi », ce metron ariston qui sait reconnaître et tenir en même temps ces deux faces d’Hermès : le visage souriant (du monde) et la bouche d’ombre (silence de Dieu).

Ce cycle, ouvert depuis L’Envers et l’Endroit, triomphera avec :

Noces, essai de 1939, ode à la Méditerranée (Tipasa, Djemila) où CAMUS chante cette  « heureuse lassitude d’un jour de noces avec le monde ».

La Mort heureuse, roman écrit de 1936 à 1938 (publié post mortem en 1971), et son anti-héros Mersault (mer + soleil) qui rend son dernier souffle devant la mer, en accord à la fois avec le monde et ce que fut sa vie : « Car lui avait rempli son rôle, avait parfait l’unique devoir de l’homme qui est seulement d’être heureux ».

L’Etranger reprendra en 1942  le thème de La Mort heureuse mais avec une maturité et une subtilité infiniment plus grandes. Meursault (mort + soleil) y parlera avant son exécution de « la tendre indifférence du monde » avant de poursuivre : «  De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux et que je l’étais encore. »

 

2/ Cycle du solidaire (révolte)

En 1935, Albert CAMUS adhère au Parti communiste algérien  (PCA), parti anticolonialiste. Puis il entre à Alger Républicain , organe du Front populaire, dont il devient rédacteur en chef. En juin 1939 il y fait paraître son enquête : Misère de la Kabylie.

Mais en 1940 le Gouvernement général de l’Algérie interdit le journal. Quelques temps plus tard CAMUS sera renvoyé en métropole.

C’est alors tout à la fois la perte de l’Algérie, la découverte de la guerre, l’engagement à Combat et la résistance.

A partir de 1943 CAMUS est à Paris où il découvre d’autres formes de tragique que celles enseignées jusque-là par sa terre natale, la pauvreté matérielle et intellectuelle de son milieu familial, la découverte de la tuberculose.

Ici, en métropole, cette nouvelle forme d’Absurde prend des résonnances de « drame collectif ». Et il faut encore apprendre à consentir à l’endurer sans pouvoir plus jouir de ce contrepoids « des nourritures terrestres », pour reprendre la formule de GIDE. Dans La Chute, CAMUS fait dire au vieux mendiant : « Ah monsieur, ce n’est pas qu’on soit mauvais homme, mais on perd la lumière »!

Privé de cette lumière, CAMUS se trouve face à la nécessité d’expérimenter une autre voie. Ce sera le cycle du solidaire, le temps de la révolte et de l’humanisme.

On y retrouve La Peste de 1947 et la pièce Les Justes de 1950.

Deux textes qui présentent des points communs comme l’affirmation de la nécessité de la révolte contre l’Absurde qui doit s’exprimer par l’action et, plus particulièrement, l’action collective.

 

3/ Le temps des désillusions 

Mais que reste-t-il de cet humanisme camusien dans un roman comme La Chute ou un recueil comme L’Exil et le royaume ?

On voit en effet le chemin parcouru du Mythe de Sisyphe à La Chute. A la question du suicide philosophique, dont nous avons parlé, La Chute répond désormais en ces termes : « Mais, dans certains cas, continuer, seulement continuer, voilà ce qui est surhumain ». N’y a-t-il pas là comme l’aveu d’une lassitude, d’une désespérance plus grande encore que dans les ouvrages précédents ?

La nouveauté de La Chute est que CAMUS, après s’être intéressé à l’homme face à l’Absurde compris comme « Mal » intrinsèque sans cause ni justification, se penche ici sur le problème du Mal dans l’Homme. On comprendra ici le terme de « Mal » moins dans sa signification judéo-chrétienne que comme simple manifestation de tout ce qui est susceptible de participer à l’écrasement de l’Homme.

Ainsi Clamence, le juge-pénitent,  va-t-il le rencontrer et le dénoncer à trois niveaux successifs : dans la nature humaine, dans la société et tel qu’il le découvre en lui-même et le dénoncera à travers une autocritique décapante.

C’est toutefois en sens inverse que la révélation se fera pour lui. L’élément fondateur, que constituent les épisodes du Pont Royal et du suicide de la jeune femme, lui donne l’occasion de découvrir sa propre lâcheté qu’il résumera avec un laconique « Trop tard, trop loin… »

Mais il faut bien comprendre que, dans cet épisode malheureux du Pont Royal, ce n’est pas le Mal qu’il découvre mais bien sa propre incapacité à se révolter contre ce Mal. Révolte certes dérisoire, provisoire, comme en avait témoigné sans équivoque La Peste, mais nécessaire en terme de dignité humaine et d’éthique.

Clamence est « celui qui clame » son incapacité coupable à rejoindre le docteur Rieux et avec lui : « tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins », La Peste.

Certains ont vu là un troisième cycle : celui de la « culpabilité ». Une certitude : avec La Chute s’ouvrait pour Albert CAMUS, ce méditerranéen en exil dans la grise Europe, le temps des désillusions.

 

Le manuscrit du Premier Homme, retrouvé dans sa sacoche près de son corps lorsqu’il décède brutalement en 1960, laisse à penser que CAMUS avait trouvé la voie d’un apaisement en retournant aux sources de sa jeunesse algérienne. S’il a emporté avec lui la réponse à cette énigme, il nous laisse toutefois les quelques lignes de la préface pour L’Envers et l’Endroit rédigée en 1958 :

« Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu’il est et ce qu’il dit. Quand la source est tarie, on voit peu à peu l’œuvre se racornir, se fendiller. Ce sont les terres ingrates de l’art que le courant invisible n’irrigue plus. Le cheveu devenu rare et sec, l’artiste, couvert de chaumes, est mûr pour le silence, ou les salons, qui reviennent au même. Pour moi, je sais que ma source est dans l’Envers et l’Endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction. »

 

 

 

 

 

 

 

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