QUAND ROUSSEAU ECRIT DU SADE

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Jean-Jacques ROUSSEAU, orphelin de mère, fut placé par son père chez un pasteur et sa sœur, Mademoiselle de Lambercier.

Or, c’est sous la main de cette dernière qu’il va goûter ses premiers émois érotiques.

Alors âgé d’une huitaine d’années seulement, la fessée qu’elle lui administre semble bien ne pas produire les effets escomptés. Et Jean-Jacques de s’en étonner en ces termes : « ce qu’il y a de bizarre est que ce châtiment m’affectionna davantage encore à celle qui me l’avait imposé. »

Poussant, selon son admirable habitude, l’introspection plus loin voici qu’il parvient à en exhumer les motifs dont l’ambiguïté n’aurait pas répugné au marquis de Sade lui-même: « j’avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m’avait laissé plus de désir que de crainte de l’éprouver derechef par la même main. » Rousseau n’est pas dupe qui conclut qu’« il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe ».

Alors qu’il reçoit une seconde correction – sans l’avoir toutefois recherchée – il précise dans une langue dont on savourera toute la grâce, la finesse et la charmante délicatesse : « Mais cette seconde fois fut aussi la dernière, car Mlle de Lambercier, s’étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment n’allait pas à son but, déclara qu’elle y renonçait et qu’il la fatiguait trop. »

De ce jour funeste, le jeune Jean-Jacques se vit attribuer une chambre particulière et fut chassé définitivement du lit de Mademoiselle de Lambercier où il dormait parfois les soirs d’hiver rigoureux en petit enfant sage contre un giron tout maternel.

C’est désormais en « en grand garçon » qu’elle le traitera, honneur dont il « se serait bien passé », avoue-t-il.

Mais il est surtout surprenant de constater que cette fessée a cristallisé chez ROUSSEAU une certaine représentation de la sexualité qui le suivra jusque dans l’âge d’homme.

C’est parce qu’il accepte d’aller suffisamment loin dans Les Confessions que l’on peut en prendre la pleine mesure : « Qui croirait que ce châtiment d’enfant reçu à l’âge de huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie […] ? »

En effet, si pendant longtemps il n’envisagea pas que les relations hommes-femmes puissent prendre d’autres formes que celle-ci (cause à laquelle il attribue son dépucelage tardif) la fessée restera, dans sa libido d’adulte, le fantasme suprême : « Mon ancien goût d’enfant, au lieu de s’évanouir, s’associa tellement à l’autre, que je ne pus jamais l’écarter des désirs allumés par mes sens, et cette folie, jointe à ma timidité naturelle, m’a toujours rendu très peu entreprenant près des femmes, faute d’oser tout dire […] N’osant jamais déclarer mon goût, je l’amusais du moins par des rapports qui m’en conservaient l’idée. Etre aux genoux d’une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances […] J’ai donc fort peu possédé, mais je n’ai pas laissé de jouir beaucoup à ma manière, c’est-à-dire par l’imagination. »

Mais c’est « Maman », Madame de Warens, qui bien des années plus tard, après avoir été une tendre mère pour Rousseau lui fera découvrir les mystères de la chair. En fut-il heureux ? Lui-même s’interroge dans les Confessions.

La réponse dans un prochain article…

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WILDE, BEARDSLEY, Salomé et l’androgyne

The-Climax,-illustration-from-'Salome'-by-Oscar-Wilde,-1893-large[1]

C’est à partir de 1890 qu’Oscar WILDE commença à rédiger ses pièces à la demande de George ALEXANDER, directeur du St James’s Theatre. C’est tout d’abord L’Eventail de lady Windermere qui fut créé en février 1892. Devaient suivre Une femme sans importance (1892), Un mari idéal (1893), De l’importance d’être constant (1894).

Mais c’est sa tragédie en un acte, Salomé, écrite en 1891 en langue française, qui retiendra ici notre attention.

Lors de sa parution, on fit appel au jeune illustrateur britannique chantre de l’art nouveau, Aubrey BEARDSLEY, pour dessiner la couverture de l’ouvrage. La maquette qu’il proposa alors fut refusée par l’éditeur :

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C’est donc après avoir subi quelques retouches qu’elle servira finalement de couverture à l’édition anglaise de 1894 :

version anglaise

Mais le faune androgyne de BEARDSLEY avait été plus édulcoré encore, un an auparavant,  pour le public français :

version française

Il faudra attendre 1906 pour que les deux personnages de la planche originale dessinée par Aubrey BEARDSLEY retrouvent leur sexe et, avec lui, l’étrange ambiguïté du mythe primitif de l’androgyne.

« CHIANTE » LA PALATINE ?! Un peu grossière, très philosophe !

 princessepalatine[1]       La princesse Palatine le savait : tout chieur ne chie point toujours à son aise mais ce qui compte à la fin est de ne point faire « ch… » son lecteur et finalement l’on est bien récompensé de sa peine quand d’un « étron » durement « chié » on peut tirer quelques lignes délicieuses qui lui survivront de très loin.

C’est bien ce que fit la princesses Palatine ce 9 octobre de l’an 1694 lorsqu’elle rédigea à Fontainebleau (peut-être entre deux passages à la garde-robe autrichienne) cette lettre des plus savoureuses adressée à sa chère tante Sophie.

« Vous êtes bien heureuse d’aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de soûl. Nous n’en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n’y a point de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J’ai le malheur d’en habiter une, et par conséquent le chagrin d’aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j’aime chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des hommes, des femmes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses. Vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et que, si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l’eau.

« Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons. Je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier ne pût chier, lui et toute sa race, qu’à coups de bâton ! Comment, mordi! qu’il faille qu’on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde ; qu’il vous prenne envie de chier, il faut aller chier. Soyez avec une jolie fille ou femme qui vous plaise ; qu’il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever. Ah ! Maudit chier ! Je ne sache point de plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre ; vous vous récriez : Ah ! Que cela serait joli si cela ne chiait pas !

« Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats aux gardes, à des porteurs de chaise et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, les rois chient, les reines chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d’ordre chient, les curés et les vicaires chient. Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens ! Car enfin, on chie en l’air, on chie sur la terre, on chie dans la mer. Tout l’univers est rempli de chieurs, et les rues de Fontainebleau de merde, principalement de la merde de suisse, car ils font des étrons gros comme vous, Madame.

« Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde. Tous les mets les plus délicieux, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les farcis, les jambons, les perdrix, les faisans, etc., le tout n’est que pour faire de la merde mâchée. »

Il faut dire qu’à la cour, elle  s’en -« merde » notre Elizabeth-Charlotte. Epouse de Monsieur, frère de Louis XIV, qui lui préfère définitivement les hommes, engoncée dans une étiquette par trop pesante, elle s’ennuie… et elle mange. De là cette propension à trouver mille embarras à se libérer des encombrements superfétatoires qui succédaient inéluctablement aux ripailles dont la gourmandise la poussait à faire trop d’usage.

Il n’en reste que, entre belles dames et beaux messieurs emperruqués, enrubannés et outrageusement poudrés, la Palatine, son embonpoint et sa belle franchise restent un pur régal de friponnerie.

De friponnerie, car on aurait tort de croire qu’elle ne fait là qu’acte de franchise un peu gaillarde.

 La Palatine s’amuse ; n’en doutez point. Et, en bon auteur, elle travaille ses effets.

 Si l’on prête attention un tant soit peu à la facture du texte, on remarque vite de vrais effets stylistiques. Les répétitions du verbe « ch… » et ses multiples déclinaisons, sous différentes natures grammaticales, sautent aux yeux et font leur petit effet ; avouons-le.

Mais il y a aussi une mise en parallèle, plus discrète, d’un vocabulaire pour le moins relâché avec un registre linguistique plus soutenu qui donne un piquant supplémentaire à ce morceau de bravoure et contribue à souligner plus encore le grand écart lexical que s’autorise ici la Palatine. Elisabeth-Charlotte n’a-t-elle pas bien du « chagrin » d’aller chier dehors ? Plus loin elle se navre que de « jolie[s] personne[s] » soient contraintes de chier comme autant de vilains et s’émeut de ce que « baiser une belle petite bouche » contraigne à embrasser un « moulin à merde »…

Nous sentons combien cette langue fleurie suggère aussi le divorce d’avec les us d’une cour trop occupée de libertinage. Quelle jolie leçon n’administre-t-elle pas ici, la Palatine, dans une langue toute rabelaisienne, à ces dames de la cour, elle qui  se jugeait elle-même si peu attrayante.

Leçon qui n’est pas sans rappeler celle du  Ronsard de « Mignonne allons voir si la rose… » ou du Baudelaire de la « Charogne » des Fleurs du mal.

La langue de Ronsard était certes plus délicate :

« Mignonne, allons voir si la rose

             Qui ce matin avait déclose

             Sa robe de pourpre au Soleil

             A point perdu cette vesprée

             Les plis de sa robe pourprée

            Et son teint au vôtre pareil… »

 Celle de Baudelaire reprendra, quant à elle, le même procédé stylistique que celui mis en place par la Palatine, mettant dos à dos un registre du Beau et de l’Amour et un registre de l’ordure ; opposition qui fait naître un choc sémantique troublant.

           « Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme ;

                          Ce beau matin d’été si doux :

             Au détour d’un sentier une charogne infâme

                          Sur un lit semé de cailloux,

                                            […]

            Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

                          A cette horrible infection,

           Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

                         Vous, mon ange et ma passion ! » 

Souvenons-nous encore de ces « vanités » que l’art pictural a développées au fil des âges depuis la Renaissance comme autant de mises en garde.

Notons cependant que, si tous parlent également d’impermanence, ce n’est toutefois pas pour en dire exactement la même chose.

Ronsard et Baudelaire soulevaient, avec plus ou moins de délicatesse, un coin du voile donnant à voir le devenir de toute humanité. Qui pour faire faiblir les résistances d’une belle, qui pour donner libre cours à sa nature morbide. Mais ce n’était que promesses en devenir, « Une ébauche lente à venir » écrit Baudelaire ; un avertissement dont les effets funestes appartenaient encore à un futur lointain.

La princesse Palatine, elle, n’attend pas le trépas des belles de la cour pour en deviner les exhalaisons nauséabondes. C’est ici et maintenant qu’elle en devine l’infâme ordure qui se love sous les fards et la soie.

Si chez Baudelaire la charogne ne propose qu’une vision métaphorique de la nature humaine, la Palatine ne s’encombre pas de figures intermédiaires et propose même un raccourci saisissant qui, allant de « la belle petite bouche » débouche sans autre forme de procès sur les tréfonds du fond des boyaux. Le raccourci est saisissant, le message d’une terrible efficacité puisqu’elle parvient à dire dans une économie de mots et d’images remarquable ce que Baudelaire évoque en quatre vers :

«  Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons. »

Lacan, l’homme du lapsus, aurait aimé sans doute ce « nonchalante et cynique » où qui le désire peut entendre « nonchalante et lubrique ».

Ainsi donc, derrière cette petite fantaisie épistolaire, sans doute autant destinée à amuser la bonne tante Sophie qu’à tromper un vrai ennui, il n’est pas interdit de reconnaître les traces d’une peinture pour le moins caustique de la cour et peut-être même jusqu’aux prémices d’une vraie philosophie.

Le rapprochement audacieux qu’elle ose entre la soldatesque, la domesticité et les grands de ce monde, empereurs, princes et ecclésiastiques confondus, va en effet bien au-delà du trait d’humour ou du simple parallélisme de forme.

C’est qu’elle connaît trop bien les usages du monde, Madame, pour n’en point concevoir, sans doute, quelque haut le cœur. Et cette référence, pour le moins insistante, au registre de la « merde » sous toutes ses formes dit très métaphoriquement, mais suffisamment clairement, quelle est sa position sur le sujet : « le monde est rempli de vilaines gens ». De vilaines gens qui sans nul doute gâtent son existence.

Mais ne l’avait-elle pas tôt confessé dans sa lettre : « Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons » ?

Il n’est jusqu’à « l’univers » tout entier qui ne soit « rempli de chieurs », conclura-t-elle pour qui n’aurait déjà compris!

Facétieux Voltaire !

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En 1759 Voltaire fit l’acquisition du domaine de Ferney. Demeure au charme paisible, elle avait l’avantage d’ouvrir, par une des portes du parc, sur la Suisse ce qui lui permettait d’écrire sans craindre le courroux de l’administration royale avec laquelle il fût souvent en délicatesse.

Qui rendait visite à Monsieur de Voltaire en ses terres n’était jamais certain d’y voir le grand homme.
Certes, on le recevait bien mais Voltaire ne se montrait pas toujours, restant dans ses appartements, tout au plaisir de faire languir son hôte et se faisant désirer telle une vieille courtisane.

Mais pour peu qu’il eut ouï dire que son visiteur était une visiteuse, suffisamment jeune et de surcroît bien faite de sa personne, alors Voltaire, en son grand âge, condescendait à sortir de sa réserve. Faisant alors une entrée magnifique, il jetait aux pieds de la dame ces quelques mots en gerbe : « Souffrez, Madame, que je cesse un instant de mourir pour vous »…

                         Du grand Voltaire !